Sous la direction précise de Nicolas Chalvin, l’Orchestre des Pays de Savoie interprète le sublime 23e concerto pour piano de Mozart, avec en soliste Jean-Philippe Collard et la Symphonie N°89 d’Haydn, qui marque l'apogée de la symphonie viennoise. Entre ces deux sommets du classicisme, le « Prélude » pour cordes de Capriccio, composé par Richard Strauss en pleine Seconde Guerre mondiale, livre une méditation mélancolique et rêveuse.
 
 
Comment s’inscrit Richard Strauss dans ce programme qui réunit les deux grands maîtres du classicisme viennois et quel regard portez-vous sur son œuvre ?
Nicolas Chalvin : C’est la relation entre Strauss et Mozart qui m’a inspiré au départ. Richard Strauss était un très grand interprète mozartien et il s’est beaucoup intéressé à la vocalité de l’écriture de Mozart, aux grandes lignes de chant que l’on retrouve dans des œuvres comme Le Chevalier à la rose notamment. Il entretenait aussi avec ses librettistes, Hoffmannsthal puis Zweig, une complicité qui rappelle celle de Mozart et Da Ponte. Dans son œuvre, il a su styliser le style classique du 18e, les rythmes des valses du 19e et sa propre inspiration dans un étonnant mélange. J’aime beaucoup le Prélude de Capriccio, son dernier opéra sur les liens entre la musique et les mots, qui offre une atmosphère très chambriste, une musique très apaisée avec des lignes de chant capiteuses, autour d’une réflexion intellectuelle, même s’il semble paradoxal en 1942 que Strauss soit alors aussi inconscient du fracas de la guerre et de la réalité qui l’entoure.
 
Vous dirigez ensuite le magnifique 23e concerto pour piano de Mozart, dont le fameux Adagio figure parmi les pages les plus connues du répertoire. Quelle est votre approche de cette œuvre ?
N. C. : Le défi en tant que chef est de trouver le « tempo giusto », un équilibre tout en nuances, ne jamais forcer le trait pour laisser s’épanouir tous les sentiments qu’exprime si directement Mozart dans ce concerto. Alors que les mouvements extrêmes sont vivants, rapides, lumineux, empreints d’une joie presque aveugle, le deuxième mouvement, l’adagio, laisse soudain transparaître une couleur très sombre. Mozart met son âme à nu, il montre sa solitude, ses difficultés mais aussi ses moments d’espoir et son désir de trouver la lumière. Dans cette œuvre aux contrastes extrêmement émouvants, Mozart nous livre une confession sans retenue, ses émotions les plus heureuses comme les plus désespérées, son amour de la vie avec ses joies et ses peines sans distinction. La simultanéité de ces émotions en fait une œuvre unique où s’exprime l’esprit mozartien au plus haut niveau. 
 
Pourquoi avez-vous choisi ensuite la Symphonie n°89 de Haydn et quelles sont les caractéristiques de cette œuvre rarement jouée ?
N. C. : Le lien stylistique entre Mozart et Haydn est évident. Mais alors que chez Mozart on sent un besoin existentiel d’exprimer son bonheur de vivre et ses tourments, Haydn est beaucoup moins tourné vers lui-même. Il célèbre davantage le bonheur des autres, la joie de la création. Écrite en 1787, un an après le concerto de Mozart, la Symphonie n°89 correspond à une période de grande maturité symphonique et représente une transition entre les symphonies parisiennes et les londoniennes. Haydn revient ici à une masse orchestrale plus légère, avec des audaces mélodiques, un parcours rythmique et une fantaisie étonnante. On y trouve toujours le sens de l’humour et du jeu, le second degré, le plaisir de l’invention si typiques du compositeur. Haydn est l’ennemi même de la lassitude, c’est la grande différence avec tous les compositeurs de son temps.
 
En tant que chef d’orchestre, quelles sont vos œuvres de prédilection ?
N. C. : J’ai une affection particulière pour la musique française et je me réjouis de diriger L’Après-midi d’un faune de Debussy la saison prochaine. J’aime beaucoup aussi certaines œuvres de Schubert et Schumann. Dans le domaine lyrique, Carmen, Eugène Onéguine et Madame Butterfly que j’ai dirigé l’année dernière à l’Opéra de Reims, figurent en tête de mon panthéon personnel.
 
Quels sont vos grands projets à venir avec l’Orchestre des Pays de Savoie ?
N. C. : Parmi les temps forts de la saison prochaine, nous allons donner la 7ème Symphonie de Beethoven, La Nuit transfigurée de Schönberg, L’Après-midi d’un faune de Debussy sans oublier une création de Christian Rivet et des concerts avec des solistes de renom comme Nicholas Angelish et Anne Gastinel. Autre projet qui me tient à cœur, la poursuite de la ligne de Concert Découverte, un format d’une heure où je présente des œuvres connues ou moins connues, avec une série autour du folklore de Grieg à Ligeti.
 
Avez-vous un nouveau projet d’enregistrement ?
N. C. : J’aimerais beaucoup enregistrer les Poèmes franciscains, une très belle pièce inédite d’Ermend Bonnal et donner une suite à l’album « Un jour de concert avec les Bidochon », une manière fine et intelligente d’aborder la musique par le biais de l’humour. Je souhaiterais aussi faire un portrait de l’orchestre à travers des œuvres qui lui vont particulièrement bien comme la 2ème Symphonie d’Honegger, la Symphonie de chambre de Chostakovitch, les symphonies d’Haydn ou encore la musique de John Adams.
 
Quels défis aimeriez-vous relever avec l’Orchestre des Pays de Savoie?
N. C. : Le rôle sociétal de l’orchestre est d’apporter du bonheur et de l’émotion à tous les publics. Mon défi quotidien est d’être toujours plus près du public, de prouver la nécessité, la vitalité du concert, de lutter contre les préjugés élitistes. Il faut aussi aujourd’hui relever les défis technologiques, intégrer internet pour toucher davantage les jeunes. La musique est un art qui vit, un art de la recréation et de l’interprétation. Un des enjeux est de toujours veiller à renouveler l’image du concert, à donner plus de sens à la vocation de l’orchestre.
 
Propos recueillis par Anne de La Giraudière 
 
 
©? D. Warin

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